
On a fini par accepter que notre visage traîne dans une base de données, que notre voix ait servi à entraîner un assistant vocal, que nos photos de vacances aient nourri un modèle génératif. Pourtant, si vous êtes passé récemment chez un dentiste correctement équipé, il existe quelque part un maillage 3D de vos molaires. Un vrai fichier, avec un poids en mégaoctets, ouvrable dans un logiciel gratuit.
La pâte rose a été remplacée par une caméra
Pendant un siècle, prendre une empreinte dentaire a consisté à mordre dans un porte-empreinte rempli d’alginate, à respirer par le nez et à attendre. Le scanner intra-oral a remplacé cette expérience par une caméra de la taille d’un gros feutre. Elle projette un motif lumineux sur les dents, filme la déformation de ce motif à plusieurs milliers d’images par seconde, et un logiciel recolle le tout en un modèle qui se construit en direct à l’écran
Ce que produit la machine c’est un fichier STL, PLY ou OBJ, exactement les formats que manipulent les gens qui impriment des figurines en résine dans leur garage.
L’idée vient d’une thèse française de 1974
On imagine volontiers que tout cela date d’hier. Pas du tout, et l’histoire est même assez française. C’est François Duret qui pose les bases de la conception et fabrication assistées par ordinateur appliquée à la dentisterie dans une thèse soutenue à Lyon en 1974, à une époque où la CAO industrielle balbutiait encore. La démonstration publique arrive onze ans plus tard : une couronne conçue et usinée en direct au congrès de l’ADF de 1985, en moins d’une heure, devant un public.
La même année, à Zurich, Werner Mörmann et l’ingénieur Marco Brandestini posent le premier inlay usiné par leur système CEREC. Deux approches concurrentes naissent ainsi presque simultanément, l’une pensée pour le laboratoire, l’autre pour le fauteuil. L’Information Dentaire revient en détail sur cette généalogie et sur ce qui a fait le succès inégal des deux modèles.
Ce qui se passe entre le fichier et votre mâchoire
Une fois le maillage obtenu, un prothésiste l’ouvre dans un logiciel de conception. C’est de la modélisation 3D classique, avec des contraintes d’occlusion à la place des contraintes de rendu.
Vient ensuite la fabrication. Pour une prothèse dentaire fixe, la zircone rétrécit de l’ordre de 20 à 25 % pendant le frittage; le logiciel applique donc un facteur d’agrandissement calculé à partir du numéro de lot du disque utilisé. L’impression 3D, elle, sert surtout aux modèles d’étude, aux gouttières, aux provisoires et aux guides chirurgicaux. Dans tous les cas, une prothèse dentaire reste juridiquement un dispositif médical sur mesure, fabriqué pour une seule bouche et accompagné d’une déclaration de conformité.
À qui appartient le fichier ?
Un maillage de vos arcades c’est une donnée de santé au sens du RGPD, et un identifiant biologique redoutablement fiable : l’odontologie médico-légale identifie des corps par la dentition depuis des décennies.
Or ces fichiers ne dorment pas tous sagement sur un disque dur au fond du cabinet. La plupart des scanners fonctionnent avec une plateforme en ligne éditée par le fabricant, qui sert à transmettre le cas au laboratoire, à archiver les scans et parfois à faire tourner des algorithmes de détection automatique. Où sont hébergées les données, l’hébergeur est-il certifié HDS, combien de temps les fichiers sont-ils conservés, et servent-ils à entraîner quelque chose ?
Comment récupérer sa propre mâchoire
Bonne nouvelle : l’article L.1111-7 du Code de la santé publique vous donne accès à l’ensemble des informations de santé détenues à votre sujet, et l’article 15 du RGPD vous permet d’obtenir une copie de vos données dans un format compréhensible. La CNIL rappelle les délais applicables au dossier médical : la communication intervient au plus tôt 48 heures après la demande et au plus tard sous huit jours, délai porté à deux mois si les informations remontent à plus de cinq ans. Elle met même à disposition un modèle de courrier prêt à l’emploi.
En pratique, précisez dans votre demande que vous souhaitez également les fichiers d’empreinte optique, dans un format ouvert de préférence. Certains cabinets vous les enverront en deux clics.
Et ensuite ? Ouvrez le fichier, zoomez sur la canine que vous soupçonniez d’être de travers depuis 1997. C’est un peu désagréable, franchement bizarre, et nettement plus instructif que la plupart des images qu’on conserve de soi.



